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Syriza : chronique d’une victoire annoncée

Publié le par Patrick Kaczmarek

75% de participation, 36,3% des voix et 149 députés, voilà les faits.

Syriza emporte une majorité écrasante aux élections législatives, à deux sièges de la majorité absolue, laissant Nouvelle Démocratie du premier Ministre sortant Samaras à 9% derrière. La poussée de la gauche grecque écarte le danger d’Aube Dorée qui ne retrouve pas son score des dernières élections.

Les partis : communiste, centriste et de droite souverainiste se maintiennent ou entrent à la Vouli. Seuls 35% des électeurs grecs ont soutenu les partis qui avaient fait alliance avec la Troïka. Le Pasok (socialiste) échappe à l’humiliation mais Georges Papandréou qui avait créé son parti il y a quelques mois échoue à revenir au Parlement. Pour la première fois depuis 1974 aucun Papandréou ne siègera à la chambre.

Durant cette campagne courte, trois semaines, depuis l’échec de l’élection d’un Président de la République le 29 décembre dernier, rien n’a été épargné à Syriza. Les reproches faits au parti de la gauche grecque étaient nombreux mais désordonnés, comme si l’ensemble des classes politiques européennes avaient fait leur deuil de la victoire de Samaras.

Madame Merkel tonnait des menaces qui se sont révélées contre productives. Son mépris, sa morgue n’ont fait que renforcer les grecs dans leur opposition aux politiques qu’elle représente. L’Union européenne par la voix de Pierre Moscovici avait aussi tenté une opération de sauvetage de l’attelage Nouvelle démocratie, Parti Socialiste qui s’est révélée désastreuse.

La droite européenne et grecque ont tenté le scénario de la peur et du chaos. Désormais ce qui prime ce sont deux arguments plus subtils mais tout aussi malsains et méprisants. Premièrement « vous ne connaissez pas le programme de Syriza en fait il ne va pas très loin et il n’y aura pas de grands bouleversements », ou bien « la réalité va ramener Tsipras à la raison… et il ne se passera rien ».

Les ennemis d’hier s’essaient même à lui donner quelques conseils, lui demandant de se limer encore un peu les dents avant que de rencontrer ses partenaires européens.

Il y a dans ces discours tout le mépris d’une certaine classe dirigeante européenne qui ne peut admettre que l’on puisse concevoir l’Europe autrement. Le TINA (There is no alternative) a fait des ravages et les grecs, une fois l’euphorie de l’élection passée, devront se plier de gré ou de force à la volonté de ses bailleurs de fonds. Il y a un vieux fonds de procès en illégitimité politique qui plane sur cet objet politique mal connu qu’est Syriza. Un parti qui était autour de 6% en 2009, qui devient le premier parti d’opposition en 2012 et qui arrive au pouvoir en 2015.

Ces discours, ces arguments des opposants à Syriza n’ont pas eu de prise sur un peuple qui souffre et qui de plus ne voit pas le bout du tunnel. N’oublions pas que toutes les politiques d’austérité voulues par le PASOK et Nouvelle démocratie n’avaient pour but officiel que de réduire la dette grecque. En 5 ans elle est passée de 94% à 175% du PIB. Le peuple d’Athènes n’est pas fou, il a bien compris que ces politiques avaient bien un autre objectif, celui de se servir de la Grèce comme cobaye dans une vaste opération programmée de reculs sociaux, économiques et politiques.

Souvenons-nous que la Grèce est le seul pays de l’Union européenne qui a en une nuit fermé le signal de ses chaînes publiques. Et ce n’est là qu’un exemple parmi des centaines d’autres. Des centaines d’entreprises fermées, des centaines de milliers de jeunes y compris diplômés contraints à l’exil. 45% de la population hors de toute protection sociale. Le retour d’une médecine d’urgence comme dans les pays en guerre ou en proie à une catastrophe naturelle. Des dettes et des taxes impossibles à régler par la majorité de la population.

Syriza et Alexis Tsipras ont conscience de l’état du pays. Ils savent aussi qu’ils sont porteurs de l’espoir du peuple grec épuisé par ces années de sacrifice sans résultats. Ils savent que rien ne leur sera épargné ni le chantage de la Troïka, le vice-président de la BCE et la Présidente du FMI ont, dès lundi 26, rappelé la nécessité de payer la dette et qu’aucun effacement n’était prévu à ce jour.

Mais comme en 2005 quand la France avait su dire non aux diktats de l’Union Européenne et de la plupart des dirigeants de droite ou socialiste pour ne pas ratifier le Traité constitutionnel européen, le peuple grec ne veut plus qu’on lui dicte ce qu’il a à faire et à choisir. L’élection de dimanche a comme première vertu de redonner aux grecs la dignité, dont leurs dirigeants les avaient privés depuis des années.

Le programme économique de Syriza est un programme de nette rupture avec les politiques menées. Il mise sur la croissance par le retour de l’investissement public et par la relance de la consommation interne en arrêtant les ponctions sur les salaires et les retraites. Il parie aussi sur une lutte sans merci contre l’évasion fiscale et contre les oligarques armateurs qui se sont toujours arrangés pour échapper à l’impôt.

Même ceux qui avaient refusé de recevoir le chef de l’opposition qu’était Alexis Tsipras (fonction constitutionnelle en Grèce) il y a quelques années, se précipitent pour le féliciter, le gouvernement socialiste français en tête, tout en minimisant l’ampleur du programme de Syriza et sa capacité à le mettre en œuvre. Mais la gauche grecque a appris à se méfier de ceux qui pratiquent la stratégie de l’araignée.

En un mot comme en mille ce qui s’est passé ce dimanche en Grèce est bien une déflagration en Europe. Pour la première fois un parti va mener une politique anti austéritaire au sein de la zone euro. Combien auraient été heureux les Merkel, Hollande et autre Junker d’entendre Alexis Tsipras annoncer la sortie de l’Euro voire de l’Union européenne. Le futur Premier Ministre grec, si son combat est national, est aussi profondément européen. Pour une autre Europe pétrie de justice, de solidarité, d’aide au développement et de coopération. En totale contradiction avec l’Europe froide guidée par les marchés qui ne pense que concurrence et se moque du coût humain des politiques dites de « restructurations compétitives ».

Il y a fort à parier que ce qui va se passer en Grèce va être disséqué, voire travesti ou caricaturé.

C’est sur les points cardinaux du programme économique de Syriza : 1) renégociation de la dette, 2) répondre à l’urgence humanitaire en direction des familles sous le seuil de pauvreté, le relèvement des salaires et des pensions, 3) relancer l’économie et la création d’emplois par une réforme fiscale juste, la création d’une banque publique consacrée à l’aide aux PME, le rétablissement du SMIC et l’arrêt des privatisations que l’accord de gouvernement s’est fait avec le parti souverainiste des « Grecs indépendants ». Les autres partis étaient soit compromis dans les politiques menées par la Troïka et donc exclus du champ des possibles, soit, comme le Parti Communiste de Grèce, à qui la proposition de participation voire de soutien a été faite et qui n’a accepté que de soutenir les projets de lois au coup par coup.

Nous savons que les difficultés sont là et bien là mais nous faisons confiance à nos amis et camarades grecs pour les surmonter. Ils peuvent compter sur la solidarité des communistes français et des camarades du front de gauche ainsi que de nombreux socialistes et écologistes. En témoigne leur présence au gymnase Japy et place du colonel Fabien dimanche soir.

Les forces qui rejettent l’austérité et le démantèlement des acquis sociaux en France sont nombreux à gauche. Le chemin pour parvenir à la victoire, comme à Athènes, ne sera certainement pas le même, mais il y a fort à parier que l’exemple de la victoire de Syriza peut permettre d’accélérer le processus de dialogue et de proposition de la gauche française. Celle qui n’a pas renoncé et ne renoncera pas à changer la vie.

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Grèce : « la victoire de Syriza ouvre la voie au changement en Europe »

Publié le par Patrick Kaczmarek

Grèce : «  la victoire de Syriza ouvre la voie au changement en Europe »

Avec la victoire de Syriza, le peuple grec vient de retrouver sa dignité et d'écrire une page historique. Déjouant toutes les pressions, les menaces et les tentatives de divisions, les Grecs se sont exprimés avec force pour affirmer leur souveraineté et montrer qu'il existe une autre voie en Europe que celle de la dictature des marchés et de l'austérité. Ils ont affirmé leur refus de l'extrême droite xénophobe et raciste, ils ont affirmé leur volonté d'une Grèce de justice sociale et de solidarité.

La participation de 75 % et le score de Syriza, entre 37 et 39 % à cette heure, montrent un choix clair pour le pays et pour l'Europe.

La victoire de Syriza ouvre la voie du changement en Europe. François Hollande a raté le rendez-vous de l'histoire d'une réorientation de la construction européenne en 2012 ; l'espoir désormais vient d'Athènes.

Le Parti communiste français appelle le peuple français et tous les Européens à soutenir le peuple grec et son gouvernement, et à se saisir de ce moment pour porter des solutions alternatives aux politiques nationales austéritaires et à la construction européenne actuelle.

En France, c'est possible aussi. Toutes les forces anti austérité de gauche et écologiste doivent se rassembler pour construire une alternative politique sociale et écologique dans notre pays.

Pierre Laurent, secrétaire national du Parti communiste français, président du Parti de la gauche européenne
Dimanche 25 janvier 2015 à 19h40

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Jeudi 29 janvier : Gilles de Robien en proces pour homicide involontaire !

Publié le par Patrick Kaczmarek

 

Jeudi 29 janvier (à partir de 9 h) et vendredi 30, Gilles de Robien sera jugé devant le tribunal correctionnel d’Amiens pour homicide involontaire.

 

Pour soutenir la famille, et exiger justice et vérité, venez nombreux.

 

 

Il y a treize ans maintenant, le 22 février 2002, Hector Loubota mourait écrasé sous 600 kilos de pierres sur un chantier d’insertion, à la citadelle d’Amiens.

Et il faut treize ans, semble-t-il, en France, dans une ville comme Amiens, où justice et mairie font bon ménage, pour qu’un accident du travail soit enfin jugé.

L’enjeu n’est plus de savoir s’il y a eu faute.

Elles sont nombreuses et manifestes, mises en lumière par les experts : « Aucun filet de protection », « aucun suivi régulier », « aucune analyse préalable », « aucune mesure de prévention », « aucune sécurité collective », etc.

La mairie a tout fait de travers, dans l’urgence, pour avoir le « plus grand chantier d’insertion en Europe ».

  

 

Non, l’enjeu est ailleurs : les responsables de la mairie se déclarent aujourd’hui tous irresponsables, l’ancien maire Gilles de Robien charge son ancien adjoint Bernard Némitz, l’ancien adjoint son ancien directeur des services, et tous se déchargent sur un lampiste.

 

  

La famille d’Hector Loubota est ainsi baladée depuis treize années, avec le sentiment qu’on se moque d’elle. Jusqu’à ces derniers jours : vendredi dernier, le cabinet de la maire d’Amiens les appelle, pour leur proposer une rencontre. Rendez-vous est donc pris.

Mais voilà que ce lundi, la mairie rappelle les Loubota – et annule, sans raison.

Avec quels interlocuteurs, quelles victimes la municipalité se permettrait-elle pareil mépris, pareille légèreté, pareil comportement ?

 

« Je fais tout pour me contenir, pour rester dignes, confirme M. Loubota, mais ils nous fâchent vraiment. »

Pour que vérité soit faite, pour que les notables ne règlent pas leurs petites affaires entre eux, nous vous invitons donc à venir jeudi et vendredi au Palais de Justice d’Amiens (rue Robert de Luzarches).

 Une table pour informer les Amiénois sera tenue ce mercredi, à 17 heures, à la place Gambetta. Coup de main bienvenu.

 

Pour infos : contact@fakirpresse.info

Notre dossier de 2002 : http://fakirpresse.info/IMG/pdf/fakirn12-dossier-citadelle-2002.pdf

Notre article sur la pose d'une plaque en mémoire d'Hector : http://fakirpresse.info/Hommage-a-Hector-Loubota.html

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Défense: et si on économisait sur la dissuasion nucléaire?

Publié le par Patrick Kaczmarek

http://bfmbusiness.bfmtv.com/france/defense-si-on-economisait-sur-la-dissuasion-nucleaire-858045.html

Défense: et si on économisait sur la dissuasion nucléaire?
BFM BUSINESS Patrick Coquidé Publié le 21/01/2015

Le Terrible, ici lors de son inauguration en 2009, est l'un des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d'engins français - © Mychèle Daniau-AFP

Face aux menaces terroristes, François Hollande a annoncé l'arrêt des baisses des effectifs militaires et des moyens budgétaires supplémentaires pour la Défense. Mais comment financer cet effort? Pourquoi pas en taillant dans la dissuasion nucléaire?


Comment dégager des moyens militaires supplémentaires pour répondre à la menace terroriste? Ce mercredi midi, lors d'un conseil de Défense à l'Elysée, le chef de l'Etat, qui est aussi chef des Armées, a confirmé ce 21 janvier l'arrêt des baisses d'effectifs militaires. Il a demandé une "actualisation d'ici l'été de la loi de programmation militaire.

Mais avec 31 milliards d'euros par an de dépenses militaires "sanctuarisées" sur la
période 2014-2019, est-il toujours possible d'entretenir une armée de 250.000 hommes capable d'intervenir sur plusieurs terrains extérieurs ?

Choisir entre les sous-marins nucléaires et les Rafale

En privé, nombre de politiques de droite comme de gauche affirment avoir la solution : tailler dans les dépenses de dissuasion nucléaire. Hervé Morin, l'ancien ministre centriste de la Défense est l'un des rares à avoir eu le courage d'évoquer ouvertement le sujet, le 10 janvier sur RTL. Il suggère de ne conserver que les sous-marins nucléaires, les plus efficaces et les moins vulnérables selon les experts.Ce qu'ont d'ailleurs fait les Britanniques en 1998.

La dissuasion frança
ise repose actuellement sur deux composantes. D'abord quatre sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) basés à l'Ile-Longue, près de Brest, dont au moins l'un est en permanence en mer. Le dernier de la série, le Terrible, a été lancé en 2010.

La seconde composante est constituée de deux escadrilles de Mirage 2000 et de Rafale (soit 40 appareils) pouvant emporter des missiles nucléaires. Les Rafale-marine avec leur charge nucléaire peuvent également être embarqués à bord
du porte-avions Charles-de-Gaulle.

Mais pour assurer un long rayon d'action à ses bombardiers, l'Armée de l'air doit entretenir parallèlement 14 avions ravitailleurs de conception américaine qui datent d'un demi-siècle... Ce qui nécessite leur remplacement à terme.

La dissuasion coûte 3,8 milliards d'euros par
an

Pour la période 2014-2019, la dissuasion nucléaire représentera 6% des crédits militaires. Plus de 23 milliards d'euros sur cinq ans devraient être consacrés à son entretien et sa modernisation, dont 3,8 milliards en 2015. Selon un
récent rapport d'information de l'Assemblée, la modernisation de la composante sous-marine devrait nécessiter 29 milliards, celle de la force aérienne 2,6 milliards sur les 10 prochaines années.

Depuis la fin des années 90, la France a déjà réduit la voilure en matière de dissuasion. L'Armée de terre s'est vu retirer ses missiles Hadès installés sur des blindés. Et les gros missiles balistiques du plateau d'Albion, en Provence, ont été désarmés.

Supprimer désormais la composante aérienne permettrait de réaliser des économies suffisantes pour abonder les moyens des forces conventionnelles susceptibles d'être engagées à l'extérieur. A quoi les militaires, au premier rang desquels les aviateurs naturellement, répondent que les économies réalisées ne seraient pas automatiquement reversées à la Défense.

En 2010, Nicolas Sarkozy avait bien fait un premier pas en décidant de réduire de trois à deux le nombre d'escadrons d'avions pouvant emporter des charges nucléaires. En 2013, la question avait à nouveau été posée à l'occasion de la préparation de la loi de programmation militaire 2014-2019. François Hollande avait tranché pour le maintien des deux composantes. Cette posture sera-t-elle longtemps tenable?


Les quatre grandes puissances nu
cléaires
> Etats-Unis: 7.500 têtes nucléaires
> Russie: 8.000
> France: 300
> Grande
Bretagne : 225
Source: rapport parlementaire Cornut-Gentill
e, octobre 2014.

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Hébergements d'urgence pour les sans-abris

Publié le par Patrick Kaczmarek

#SansAbris

Chaque année en hiver, la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale (FNARS) tire la sonnette d’alarme pour dénoncer le manque de logements d’urgence en France. Face à ces inquiétude, le gouvernement reste silencieux et la situation est toujours aussi critique. A chaque vague de froid, le 115, numéro d'urgence pour les SDF, se retrouve saturé et les nombreuses demandes restent bien trop souvent insatisfaites.

Cette année encore, la FNARS a demandé à l’état d’adopter un certain nombre de mesures afin de garantir la sécurité des sans-abris. Parmi ces mesures, la "non remise à la rue forcée" des personnes le matin, un accueil "digne et une orientation rapide vers des solutions pérennes" et la mobilisation du parc social et privé pour héberger les sans-abris de manière durable.

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Lettre ouverte au monde musulman

Publié le par Patrick Kaczmarek

Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin - de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd'hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d'isthme entre les deux mers de l'Orient et de l'Occident!

Et qu'est-ce que je vois ? Qu'est-ce que je vois mieux que d'autres sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d'enfanter un monstre qui prétend se nommer État islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH. Mais le pire est que je te vois te perdre - perdre ton temps et ton honneur - dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement interminable entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Quel est ton unique discours ? Tu cries « Ce n'est pas moi ! », « Ce n'est pas l'islam ! ». Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (#NotInMyName). Tu t'indignes devant une telle monstruosité, tu t'insurges aussi que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu'à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l'islam dénonce la barbarie. Mais c'est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l'autodéfense sans assumer aussi, et surtout, la responsabilité de l'autocritique. Tu te contentes de t'indigner, alors que ce moment historique aurait été une si formidable occasion de te remettre en question ! Et comme d'habitude, tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les occidentaux, et vous tous les ennemis de l'islam de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme, ce n'est pas l'islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre, mais la paix! »

J'entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde l'islam a créé tout au long de son histoire de la Beauté, de la Justice, du Sens, du Bien, et il a puissamment éclairé l'être humain sur le chemin du mystère de l'existence... Je me bats ici en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l'islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine, je vois aussi autre chose - que tu ne sais pas voir ou que tu ne veux pas voir... Et cela m'inspire une question, LA grande question : pourquoi ce monstre t'a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? Pourquoi a-t-il pris le masque de l'islam et pas un autre masque ? C'est qu'en réalité derrière cette image du monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il le faut bien pourtant, il faut que tu en aies le courage.
 

 

Ce problème est celui des racines du mal. D'où viennent les crimes de ce soi-disant « État islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c'est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd'hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre, le cancer est dans ton propre corps. Et de ton ventre malade, il sortira dans le futur autant de nouveaux monstres - pires encore que celui-ci - aussi longtemps que tu refuseras de regarder cette vérité en face, aussi longtemps que tu tarderas à l'admettre et à attaquer enfin cette racine du mal !

Même les intellectuels occidentaux, quand je leur dis cela, ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu'est la puissance de la religion - en bien et en mal, sur la vie et sur la mort - qu'ils me disent « Non le problème du monde musulman n'est pas l'islam, pas la religion, mais la politique, l'histoire, l'économie, etc. ». Ils vivent dans des sociétés si sécularisées qu'ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur du réacteur d'une civilisation humaine ! Et que l'avenir de l'humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière et économique, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité toute entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l'échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l'homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent - et qui comme l'islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.

Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIe siècle ! Il y a en toi en effet, malgré la gravité de ta maladie, malgré l'étendue des ombres d'obscurantisme qui veulent te recouvrir tout entier, une multitude extraordinaire de femmes et d'hommes qui sont prêts à réformer l'islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l'humanité entretenait jusque-là avec ses dieux ! C'est à tous ceux-là, musulmans et non musulmans qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes livres ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu'entrevoit leur espérance!

Il y a dans la Oumma (communauté des musulmans) de ces femmes et ces hommes de progrès qui portent en eux la vision du futur spirituel de l'être humain. Mais ils ne sont pas encore assez nombreux ni leur parole assez puissante. Tous ceux-là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c'est l'état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms d'Al Qaida, Al Nostra, AQMI ou de l'«État islamique». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus graves et les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes: impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion; prison morale et sociale d'une religion dogmatique, figée, et parfois totalitaire ; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l'égalité, de la responsabilité et de la liberté; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l'autorité de la religion; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.

 

Tout cela serait-il donc la faute de l'Occident ? Combien de temps précieux, d'années cruciales, vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ? Si je te critique aussi durement, ce n'est pas parce que je suis un philosophe « occidental », mais parce que je suis un de tes fils conscients de tout ce que tu as perdu de ta grandeur passée depuis si longtemps qu'elle est devenue un mythe !

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l'avouer enfin, tu as été incapable de répondre au défi de l'Occident. Soit tu t'es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression intolérante et obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l'intérieur de tes frontières - un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l'Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité - je veux parler de cette frénésie de consommation, ou bien encore de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie désormais mondiale qu'est le culte du dieu argent.

Qu'as-tu d'admirable aujourd'hui, mon ami ? Qu'est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect et l'admiration des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes, qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs, tes intellectuels dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l'Inde à l'Espagne ? En réalité tu es devenu si faible, si impuissant derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même... Tu ne sais plus du tout qui tu es ni où tu veux aller et cela te rend aussi malheureux qu'agressif... Tu t'obstines à ne pas écouter ceux qui t'appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie toute entière. Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l'islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l'État que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu'à l'intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d'imposer que l'islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu'«Il n'y a pas de contrainte en religion» (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son Appel à la liberté l'empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ? Je dis qu'il est l'heure, dans la civilisation de l'islam, d'instituer cette liberté spirituelle - la plus sublime et difficile de toutes - à la place de toutes les lois inventées par des générations de théologiens !

De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s'élèvent aujourd'hui dans la Oumma pour s'insurger contre ce scandale, pour dénoncer ce tabou d'une religion autoritaire et indiscutable dont se servent ses chefs pour perpétuer indéfiniment leur domination... Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, shouyoukhs, etc.) qu'ils ne comprennent même pas qu'on leur parle de liberté spirituelle, et n'admettent pas qu'on ose leur parler de choix personnel vis-à-vis des « piliers » de l'islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge », quelque chose de trop sacré pour qu'ils osent donner à leur propre conscience le droit de le remettre en question ! Et il y a tant de ces familles, tant de ces sociétés musulmanes où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès leur plus jeune âge, et où l'éducation spirituelle est d'une telle pauvreté que tout ce qui concerne de près ou de loin la religion reste ainsi quelque chose qui ne se discute pas!

 

Or cela, de toute évidence, n'est pas imposé par le terrorisme de quelques fous, par quelques troupes de fanatiques embarqués par l'État islamique. Non, ce problème-là est infiniment plus profond et infiniment plus vaste ! Mais qui le verra et le dira ? Qui veut l'entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n'entend plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc pas que tu t'illusionnes, ô mon ami, en croyant et en faisant croire que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste l'islam aura réglé ses problèmes ! Car tout ce que je viens d'évoquer - une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive - est trop souvent, pas toujours, mais trop souvent, l'islam ordinaire, l'islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l'islam de la tradition et du passé, l'islam déformé par tous ceux qui l'utilisent politiquement, l'islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? Cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement religion et liberté, cette révolution sans retour qui prendra acte que la religion est devenue un fait social parmi d'autres partout dans le monde, et que ses droits exorbitants n'ont plus aucune légitimité !

Bien sûr, dans ton immense territoire, il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d'approfondissement spirituel ; des milieux sociaux où la cage de la prison religieuse s'est ouverte ou entrouverte ; des lieux où l'islam donne encore le meilleur de lui-même, c'est-à-dire une culture du partage, de l'honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l'être humain et la réalité ultime qu'on appelle Allâh se rencontrent. Il y a en Terre d'islam et partout dans les communautés musulmanes du monde des consciences fortes et libres, mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans assurance, sans reconnaissance d'un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou bien même parfois face à la police religieuse. Jamais pour l'instant le droit de dire « Je choisis mon islam », « J'ai mon propre rapport à l'islam » n'a été reconnu par « l'islam officiel » des dignitaires. Ceux-là au contraire s'acharnent à imposer que « La doctrine de l'islam est unique » et que « L'obéissance aux piliers de l'islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).

Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l'une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l'un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d'un Bien et d'un Mal, d'un licite (halâl) et d'un illicite (harâm) que personne ne choisit, mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées, tu associes encore la religion et la violence - contre les femmes, contre les « mauvais croyants », contre les minorités chrétiennes ou autres, contre les penseurs et les esprits libres, contre les rebelles - de telle sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du jihad !

 

Alors, ne t'étonne donc pas, ne fais plus semblant de t'étonner, je t'en prie, que des démons tels que le soi-disant État islamique t'aient pris ton visage ! Car les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C'est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l'éducation que tu donnes à tes enfants, que tu réformes chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n'es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l'égalité des sexes et l'émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! Tu ne peux plus faire moins que ta révolution spirituelle la plus complète ! C'est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction. Quand tu auras mené à bien cette tâche colossale - au lieu de te réfugier encore et toujours dans la mauvaise foi et l'aveuglement volontaire, alors plus aucun monstre abject ne pourra plus venir te voler ton visage.

Cher monde musulman... Je ne suis qu'un philosophe, et comme d'habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu'à faire resplendir à nouveau la lumière - c'est le nom que tu m'as donné qui me le commande, Abdennour, « Serviteur de la Lumière ».

Je n'aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français: «Qui aime bien châtie bien». Et au contraire tous ceux qui aujourd'hui ne sont pas assez sévères avec toi - qui te trouvent toujours des excuses, qui veulent faire de toi une victime, ou qui ne voient pas ta responsabilité dans ce qui t'arrive - tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel ! Salâm, que la paix soit sur toi.

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Lettre à la France

Publié le par Patrick Kaczmarek

20 janvier 2015 | Par Edwy Plenel

 

Les attentats des 7, 8 et 9 janvier nous obligent au sursaut. Non pas celui des politiques de la peur qui voudraient nous mettre en guerre. Mais celui de l’égalité, des politiques démocratiques et sociales qui, seules, pourront faire reculer la nécrose de l’espérance dont se nourrit la guerre des identités.

 

 

Il est des épreuves qui révèlent une nation à elle-même. C’est ce qui se joue pour tous ceux qui habitent ce pays, le nôtre, depuis les attentats des 7, 8 et 9 janvier à Paris. Saurons-nous reconnaître la France telle qu’elle est, vit et travaille, telle qu’elle souffre et s’impatiente, telle qu’elle s’invente et se rêve, telle qu’elle se redresse et se rassemble ? Ou allons-nous continuer à l’ignorer en la dénigrant et en la dépréciant ? À la rabaisser, à l’affoler et à la paniquer en l’entraînant dans cette haine de soi pavée d’identité malheureuse, de suicide français et de soumission fantasmée où macèrent aigreurs, amertumes et ressentiments ?

 

Le vrai visage de la France est celui de celles et ceux qui sont morts en ces trois journées d’attentat à nos libertés. Trois jours de crime contre un journal, d’exécution de policiers, de meurtre contre des juifs. D’assassinat du droit de vivre, de penser et de s’exprimer en sécurité, dans la diversité de nos opinions et de nos origines, de nos convictions et de nos croyances. Chrétiens, juifs, musulmans, francs-maçons, athées, agnostiques, venus d’ici et d’ailleurs, ceux qui ont été tués par les trois terroristes sont l’image même de notre pays : divers et pluriel, multiculturel et multiconfessionnel, fait de proche et de lointain. Une nation nourrie de son incessant dialogue avec le monde où s’inventent ces identités tissées de relations, d’échanges et de partages qui fondent des causes communes.

 

Dans l’épreuve, notre France a eu ce visage-là, sans frontières ni murs. Celui des couplets de L’Internationale, ce chant des prolétaires parisiens qui, après avoir si longtemps fait le tour du monde, a accompagné le cercueil de Charb, le directeur de Charlie Hebdo, lors de ses obsèques à Pontoise. « Le genre humain… ; pas de sauveurs suprêmes… ; sauvons-nous nous-mêmes… ; décrétons le salut commun… ; la terre n’appartient qu’aux hommes… ; l’égalité veut d’autres lois… » L’humanité comme exigence commune, sans distinction d’origine, d’apparence et de croyance, dans le respect mutuel de nos héritages et appartenances.

 

Signe du destin, celui qui, dans l’instant meurtrier, fut ce portrait véridique de la France, généreuse et courageuse, travailleuse et audacieuse, n’était pas français de nationalité avant de le devenir, depuis, par le miracle de son geste. Il s’agit de ce jeune sauveur d’otages de l’hypermarché casher, malien d’origine, musulman de foi, noir de peau, travailleur immigré, hier menacé d’expulsion, aujourd’hui citoyen de plein droit… Comme si le monde était soudain venu à notre secours. Ce monde qui, depuis des siècles, fait la France, façonne son peuple, contribue à sa richesse.

Lassana Bathily, qui a sauvé des otages de l'HyperCacher, va être naturalisé français mardi 20 janvierLassana Bathily, qui a sauvé des otages de l'HyperCacher, va être naturalisé français mardi 20 janvier

 

Un héros musulman, donc, et aussi deux musulmans, de culture ou de croyance, parmi les morts de Charlie Hebdo – un correcteur et un policier, deux gardiens en somme, l’un de la langue, l’autre de la paix. De la langue française, de la paix française. Si je le souligne, ce n’est évidemment pas pour les distinguer des autres victimes, mais pour simplement énoncer cette simple vérité : l’islam appartient à la France, comme l’a dit la chancelière Angela Merkel à propos de son pays, l’Allemagne, face aux manifestants racistes qui réclament une Europe sans musulmans, amputée d’un morceau d’elle-même, débarrassée d’une partie de son humanité.

 

Cette vérité, il faut la dire, plus que jamais. Car, déjà malmenée, elle est menacée. Par les terroristes d’abord, qui servent toujours la politique du pire. Par la faute, donc, de ces trois assassins et de l’idéologie meurtrière et délirante qui a armé leurs bras. Par le poids de leurs crimes commis au nom de cette religion, l’islam, alors même qu’ils la trahissaient et la défiguraient, la caricaturant plus sauvagement et plus douloureusement que n’importe quelle caricature de papier, inoffensive et innocente. Bref, par cette négation de leur propre humanité que signifiait le meurtre froid et prémédité d’autres humains à cause de leurs idées, de leurs origines ou de leurs croyances.

 

Au spectacle de leurs actes, dont ils sont comptables et qu’ils ont payé de leur vie, on pense à ce qu’écrivait Charles Péguy, ce républicain chrétien, indocile dans les deux registres, à propos du « parti dévot », ces sectaires en religion, quelle qu’elle soit : « Parce qu’ils n’ont pas le courage d’être du monde, ils croient qu’ils sont de Dieu. Parce qu’ils n’ont pas le courage d’être d’un des partis de l’homme, ils croient qu’ils sont du parti de Dieu. Parce qu’ils ne sont pas de l’homme, ils croient qu’ils sont de Dieu. Parce qu’ils n’aiment personne, ils croient qu’ils aiment Dieu. » « Mais Jésus-Christ même a été de l’homme », leur opposait Péguy, et l’on pourrait en dire autant de Moïse ou de Mahomet.

 

«Comment guérir le mal si l’on ne sonde pas les plaies ?»

 

« Il ne suffit point d’abaisser le temporel pour s’élever dans la catégorie de l’éternel… Il ne suffit point d’abaisser le monde pour monter dans la catégorie de Dieu… Nul ne sera diminué pour que les autres paraissent plus grands… », ajoutait le dreyfusard Péguy dans son style inimitable où la prose rejoint l’homélie. Or ces lignes furent écrites quelques semaines avant qu’il aille se faire tuer, le 5 septembre 1914, dans l’emballement aveuglément guerrier d’une Europe sombrant dans la guerre sans fin des nations et des civilisations, jusqu’à la barbarie finale du crime contre l’humanité. Alors même qu’en 2014, pour son centenaire, nous nous sommes remémorés, avec lucidité, cette erreur tragique, ses unions sacrées désastreuses et ses propagandes mensongères, saurons-nous éviter sa répétition, entre Orient et Occident ?

 

Ainsi posée, la question n’est pas alarmiste, juste lucide. Les contextes ont beau être différents, nous connaissons, de récente expérience internationale, le piège qui nous est tendu. Celui des politiques de la peur qui, s’aveuglant aux causes pour frapper les effets, ne font qu’accroître les périls et les menaces. Ce fut la dramatique faute nord-américaine après le 11 Septembre 2001 dont nous payons aujourd’hui le prix : non seulement l’emblématique discrédit moral d’une démocratie, portant atteinte à ses propres libertés et aux droits humains fondamentaux, au point de faire droit à la torture, mais surtout l’erreur stratégique de l’invasion de l’Irak qui a offert un terreau supplémentaire, celui de la décomposition meurtrière de ce pays et de ses institutions, aux idéologies totalitaires dont l’État islamique est désormais le drapeau.

George W. Bush, président des Etats-Unis au moment de l'adoption du Patriot ActGeorge W. Bush, président des Etats-Unis au moment de l'adoption du Patriot Act © Reuters

 

C’est avoir le souci de la France, de sa sécurité et de son bien-être, que de nous mettre ainsi en garde. Face aux désordres nés des injustices et des misères, des ressentiments et des humiliations, les politiques sans hauteur se précipitent sur des raccourcis sécuritaires et autoritaires, empressées de proclamer qu’elles feront cesser le trouble, serait-ce au prix de nouvelles injustices. Elles sont de courte vue et de courte durée, ne solutionnant rien au fond et ne bâtissant que de provisoires protections derrière lesquelles, les mêmes causes produisant les mêmes effets, les adversaires de la démocratie et de la liberté trouveront de nouveaux arguments et de nouvelles recrues.

 

À l’inverse, les politiques responsables chercheront toujours l’injustice qui est cause du désordre. À l’identifier, à la penser, à la réduire, à la résoudre. Avoir le véritable souci de la sécurité de son peuple et, plus largement, de l’humanité, c’est agir ainsi, en profondeur, sur la durée. Prendre ce risque d’inviter à réfléchir au-delà de l’émotion et, par conséquent, à comprendre que cette violence totalitaire qui nous a frappés non seulement ne cessera pas mais s’aggravera si nous ne nous élevons pas à la hauteur du défi qu’elle nous lance : affronter les injustices, inégalités, misères et humiliations, qui l’ont produite, que ce soit à l’échelle du monde ou de notre pays.

 

Un monde qui accepte que les 1 % les plus riches détiennent bientôt plus de la moitié du patrimoine mondial court à sa perte, c’est-à-dire à cette violence sans fin, sans frontières et sans territoires, qui est la nouvelle figure de la guerre. Et les premiers à le savoir, car ils la subissent depuis si longtemps, ce sont les peuples du monde arabe, de culture majoritairement musulmane. Des peuples si durablement confrontés à des pouvoirs prévaricateurs et corrompus, indifférents à la misère et à la pauvreté, n’offrant aucun horizon d’espérance à leur jeunesse et laissant ainsi libre champ à la terreur. Comment ne pas s’interroger sur notre responsabilité française dans cette impasse quand notre propre État se félicite, en 2014, d’une très forte augmentation de nos ventes d’armes qui fait du royaume religieux obscurantiste d’Arabie saoudite le premier client de la France ?

 

Mais le désespoir n’est pas qu’au lointain, et nous ne pouvons plus faire semblant de l’ignorer, détournant le regard au spectacle de la misère dans nos rues, sur nos trottoirs, ou faisant en sorte de ne jamais voir la pauvreté, reléguée dans ce qu’une vulgate officielle nomme des « quartiers » comme l’on dirait des réserves. Faut-il que nous soyons devenus aveugles à nous-mêmes pour qu’il soit si difficile de regarder en face cette réalité : tout comme leurs deux prédécesseurs des crimes antisémites de Toulouse et de Bruxelles, les trois terroristes de ce sinistre mois de janvier 2015 sont les enfants de notre société, de notre nation, de notre République. Nés Français, ils ne sont pas venus d’ailleurs, mais d’ici.

 

Ces assassins sont de notre peuple. Le rappeler, ce n’est en rien excuser leurs actes, mais tout simplement être républicain. Vraiment républicain. Pas de posture, mais d’exigence. Républicain comme l’était Victor Hugo, prenant conscience de l’urgence de la question sociale, lors de son fameux discours de 1849 sur la misère : « Comment veut-on guérir le mal si l’on ne sonde pas les plaies ? » « Vous n’avez rien fait, lançait-il à l’assemblée conservatrice qu’il essayait d’ébranler, tant que l’esprit de révolution a pour auxiliaire la souffrance publique ! Vous n’avez rien fait, rien fait, tant que dans cette œuvre de destruction et de ténèbres, qui se continue souterrainement, l’homme méchant a pour collaborateur l’homme malheureux ! » Et de conclure : « Messieurs, songez-y, c’est l’anarchie qui ouvre les abîmes, mais c’est la misère qui les creuse. »

«À force de montrer un épouvantail, on crée le monstre réel»

Le ressentiment est le moteur aigre de l’Histoire. Il est fait de blessures non guéries, d’affronts non digérés, de violences subies, d’humiliations accumulées, de traumatismes anciens dont l’héritage pèse sourdement. De souffrances en somme qui se heurtent à une nécrose de l’espérance, un sentiment d’impasse totale, de futur impossible, d’avenir impensable. Dès lors, le ressentiment détruit la politique comme bien commun et cité partagée. Se complaisant dans la victimisation, ceux qui y succombent chercheront sans cesse des boucs émissaires à leur désespoir. Leur plainte se heurtera à tant de murs qu’ils n’imagineront y échapper que par la destruction, jusqu’à assumer de nier l’humanité qu’on leur a déniée. Et ce d’autant plus aisément que notre monde interconnecté, d’espace réduit et de temps immédiat, leur offrira à portée d’ordinateur l’idéologie nihiliste qui remplira ce vide existentiel.

 

Or, ce ressentiment, nous n’avons cessé de l’alimenter dans une partie de notre peuple, de notre jeunesse. Cette partie qui, au quotidien, ne vit pas une République pour tous. Cette partie qui, depuis des décennies, s’est vue renvoyée à son origine, à son apparence, à sa culture, à sa religion, comme si elle était à part, mise à l’écart, à distance et en défiance. Cette partie issue de la longue projection de la France sur le monde et faisant retour dans cette Amérique de l’Europe qu’est notre pays, dont les classes populaires ont toujours été renouvelées par les vagues et brassages des migrations. Cette partie dont les légitimes attentes démocratiques et sociales ont été si souvent disqualifiées sur des registres ethniques ou sous des prétextes religieux.

 

Tel était le sens de l’alarme que j’ai lancée avec Pour les musulmans. Paru en septembre 2014, ce livre prolongeait mon appel, paru au printemps, à Dire non aux « monstres », que sont le racisme et la xénophobie, la haine et la violence, ces phénomènes morbides des temps de transition et d’incertitude, quand le vieux monde se meurt et que le nouveau tarde à venir. « À force de montrer au peuple un épouvantail, on crée le monstre réel » : en résonance d’une alerte à l’autre, je n’ai cessé, depuis, de décliner cette phrase d’Émile Zola dans son Pour les juifs de 1896 qui fut mon point de départ. En vain, hélas, puisque le paysage éditorial et médiatique, jusqu’aux attentats de janvier, fut encombré de mises en scène islamophobes, désignant nos compatriotes musulmans, dans leur diversité d’origine, de culture ou de croyance, comme les fauteurs de troubles, envahisseurs fourbes et menaçants dont il faudrait envisager rien de moins que l’expulsion de notre pays, le leur.

 

Comment enseigner à notre jeunesse le respect de l’autre, la simple civilité, l’interdit de l’insulte et de l’offense vis-à-vis de l’origine, de l’apparence ou de la croyance, si notre espace public, ses médias, ses politiques, font avec complaisance la pédagogie inverse ? Celle d’une transgression irresponsable, destructrice de tout idéal solidaire, de toute République commune, de toute communauté nationale ? La proclamation de la liberté d’expression, cette défense du droit à la caricature, de ses excès ironiques ou moqueurs, qui accompagne la solidarité avec Charlie Hebdo, n’implique pas que notre vie publique doive s’abaisser et s’égarer dans la détestation d’une partie de notre peuple à raison de son origine, de sa culture ou de sa religion. La haine ne saurait avoir l’excuse de l’humour.

 

Pour les musulmans aurait pu aussi bien s’intituler Pour la France. C’est en effet un appel aux causes communes, à un sursaut de la société pour que toute la République soit enfin pour tous. À emprunter ce chemin d’empathie où, en marchant vers l’autre, on se trouve soi-même. À chercher ensemble cet horizon démocratique et social qui, seul, pourra chasser les nuées et les orages qui menacent. À se rassembler et s’élever collectivement autour de l’exigence d’égalité, cette égalité des droits et des possibles que l’obsession des identités voudrait ruiner, laissant place aux ravages des inégalités, des hiérarchies, des exclusions.

 

« France, réveille-toi, songe à ta gloire », lançait Émile Zola dans sa Lettre à la France de 1898 d’où j’avais extrait cette mise en garde : « La République est envahie par les réactionnaires de tous genres, ils l’adorent d’un brusque et terrible amour, ils l’embrassent pour l’étouffer. » Car l’auteur du si célèbre J’accuse… ! n’imaginait la République qu’en mouvement, invention et création, l’inverse des immobilismes et des conservatismes qui, trop souvent, s’en réclament, cautionnant les rejets, alimentant les peurs. Zola, ce fils d’immigré italien, s’adressait donc à son pays : « Est-ce cela que tu veux, France, la mise en péril de tout ce que tu as si chèrement payé, la tolérance religieuse, la justice égale pour tous, la solidarité fraternelle de tous les citoyens ? »

 

France, à plus d’un siècle de distance, je te pose la même question.

 

 

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LE MESSAGE DE MUMIA APRES L'ATTENTAT CONTRECHARLIE-HEBDO

Publié le par Patrick Kaczmarek

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LES PERSPECTIVES D'UN RETOUR AUX NÉGOCIATIONS ENTRE ISRAÉLIENS ET PALESTINIENS S'ÉLOIGNENT, SELON L'ONU

Publié le par Patrick Kaczmarek

New York, Jan 15 2015 12:50PM
Loin d'apaiser le climat de défiance entre Israéliens et Palestiniens, les évènements récents réduisent davantage les perspectives d';une reprise des négociations dans un avenir proche, a déploré jeudi le Sous-Secrétaire général des Nations Unies aux affaires politiques par intérim, Jens Toyberg-Frandzen.
S'exprimant devant les membres du Conseil de sécurité de l'ONU à l';occasion d';une réunion sur la situation au Moyen-Orient, M. Toyberg-Frandzen a pris acte de l';échec du projet de résolution soumis au Conseil le 30 décembre dernier, dont le but était d';obtenir un accord sur la fin de l'occupation israélienne d'ici la fin de 2017.
Outre cet échec, le Sous-Secrétaire général a pointé du doigt, en signe de la détérioration récente des relations entre les parties, la décision d';Israël, le 3 janvier dernier, de geler environ 127 millions de dollars de recettes fiscales perçues au nom de l'Autorité palestinienne pour le mois de décembre 2014. « Nous demandons à Israël de procéder immédiatement au transfert des recettes fiscales », a-t-il déclaré, ajoutant que cette décision est contraire aux obligations du pays en vertu du protocole de Paris des Accords d'Oslo.
« Le Secrétaire général est inquiet de ce que les parties soient désormais engagées dans un cercle vicieux d';actions et de réactions, et invite les deux parties à s'abstenir de toute action susceptible d'exacerber les tensions existantes », a poursuivi M. Toyberg-Frandzen, tout en exhortant la communauté internationale à jouer un rôle plus actif pour promouvoir la solution de deux États et une paix durable.
Après près de cinq mois, a-t-il ajouté, le cessez-le-feu entre Israël et les Palestiniens de Gaza reste « dangereusement fragile ». Outre la situation sécuritaire à Gaza, qui montre des signes de détérioration grave, le Sous-Secrétaire général a mentionné un certain nombre de questions en suspens retardant la reconstruction du territoire.
L'une des questions les plus cruciales, a-t-il indiqué, est le paiement des salaires des employés de Gaza, point sur lequel M. Toyberg-Frandzen a déploré l';absence notable de progrès.
Le Sous-Secrétaire général a également regretté que les factions palestiniennes ne soient pas parvenues à surmonter leurs divisions et à s'accorder sur une voie à suivre pour le peuple palestinien, constatant que « le gouvernement de consensus national n'a pas encore pris le contrôle des institutions civiles et de la sécurité ainsi que des voies de passage frontalier de Gaza, et il n'y a toujours pas eu de progrès sur la réforme de la fonction publique ». De plus, a-t-il ajouté, la zone est confrontée à des pénuries énergétiques chroniques, rendu plus graves par les conditions hivernales actuelles.
Cette situation est d'autant plus préoccupante que les donateurs n';ont pas tenu leurs promesses de dons, faites il y a trois mois lors de la conférence du Caire, a regretté M. Toyberg-Frandzen.
« Pendant ce temps, la violence se poursuit dans les territoires occupés, y compris à Jérusalem-Est », a déclaré le Sous-Secrétaire général, ajoutant que 2014 avait été l';année la plus meurtrière depuis 2007 s';agissant du nombre Palestiniens tués par les forces israéliennes, et depuis 2008 concernant le nombre d'Israéliens tués dans des attaques palestiniennes.
Sur la question des colonies, M. Toyberg-Frandzen a condamné les affrontements quotidiens qui continuent d'avoir lieu entre Palestiniens et colons israéliens. « L'ONU réitère son appel aux autorités israéliennes de geler et d';inverser toutes les activités de colonisation dans le territoire occupé », a-t-il déclaré.
Constatant en conclusion que l';évolution actuelle du conflit semble fermer la porte à tout espoir d'un retour aux pourparlers de paix dans l'immédiat, le Sous-Secrétaire général a exhorté « les Palestiniens et les Israéliens à emprunter la voie qui conduit à une solution négociée du conflit sur la base d'une solution des deux Etats afin qu'Israël et la Palestine puissent vivre côte à côte dans la paix et la sécurité ».
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Pour plus d'informations, veuillez consulter le site du Centre d'actualits de l'ONU: http://www.un.org/french/newscentre/

Pour accder  l'dition du jour au format PDF: http://www.un.org/apps/newsFr/archive.asp

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Charlie à Tout prix?

Publié le par Patrick Kaczmarek

Lorsque le pouvoir de transfiguration de la mort, ce rituel social qui commande l’éloge des disparus, se joint à la puissance d’une émotion commune à l’échelle de la société tout entière, il est à craindre que ce soit la clarté des idées qui passe un mauvais moment. Il faut sans doute en prendre son parti, car il y a un temps social pour chaque chose, et chaque chose a son heure sociale sous le ciel : un temps pour se recueillir, un temps pour tout dire à nouveau.

Mais qu’on se doive d’abord à la mémoire de ceux qui sont morts n’implique pas, même au plus fort du traumatisme, que toute parole nous soit interdite. Et notamment pour tenter de mettre quelque clarification dans l’inextricable confusion intellectuelle et politique qu’un événement si extrême ne pouvait manquer, en soi, de produire, à plus forte raison sous la direction éclairée de médias qui ne louperont pas une occasion de se refaire la cerise sur le dos de la « liberté d’expression », et de politiques experts en l’art de la récupération.

Disons tout de suite que l’essentiel de cette confusion se sera concentré en une seule phrase, « Je suis Charlie », qui semble avoir tout d’une limpide évidence, quand tant d’implicites à problème s’y trouvent repliés.

« Je suis Charlie ». Que peut bien vouloir dire une phrase pareille, même si elle est en apparence d’une parfaite simplicité ? On appelle métonymie la figure de rhétorique qui consiste à donner une chose pour une autre, avec laquelle elle est dans un certain rapport : l’effet pour la cause, le contenu pour le contenant, ou la partie pour le tout. Dans « Je suis Charlie », le problème du mot « Charlie » vient du fait qu’il renvoie à une multitude de choses différentes, mais liées entre elles sous un rapport de métonymie. Or ces choses différentes appellent de notre part des devoirs différents, là où, précisément, leurs rapports de métonymie tendent à les confondre et à tout plonger dans l’indistinction.

Charlie, ce sont d’abord des personnes humaines, privées – par bonheur, on s’est aperçu rapidement que dire simplement « Charlie » pour les rassembler faisait bon marché de deux policiers, un agent de maintenance, un malheureux visiteur de ce jour là, et puis aussi de cinq autres personnes, dont quatre juives, tuées les deux jours d’après. Sauf à avoir rompu avec toute humanité en soi, on ne pouvait qu’être frappé de stupeur et d’effroi à la nouvelle de ces assassinats.

Mais l’émotion n’a été si considérable que parce qu’il était perceptible à tous que ce qui venait d’être attaqué excédait évidemment les personnes privées. Et voici donc le deuxième sens possible de « Charlie » : Charlie comme métonymie des principes de liberté d’expression, des droits à exprimer sans craindre pour sa sécurité, tels qu’ils sont au cœur de notre forme de vie.

On pouvait donc sans doute se sentir Charlie pour l’hommage aux personnes tuées – à la condition toutefois de se souvenir que, des personnes tuées, il y en a régulièrement, Zied et Bouna il y a quelque temps, Rémi Fraisse il y a peu, et que la compassion publique se distribue parfois d’une manière étrange, je veux dire étrangement inégale.

On pouvait aussi se sentir Charlie au nom de l’idée générale, sinon d’une certaine manière de vivre en société, du moins d’y organiser la parole, c’est-à-dire au nom du désir de ne pas s’en laisser conter par les agressions qui entreprennent de la nier radicalement. Et l’on pouvait trouver qu’une communauté, qui sait retourner ainsi à l’un de ses dénominateurs communs les plus puissants, fait une démonstration de sa vitalité.

Mais les choses deviennent moins simples quand « Charlie » désigne – et c’est bien sûr cette lecture immédiate qui avait tout chance d’imposer sa force d’évidence – quand « Charlie », donc, désigne non plus des personnes privées, ni des principes généraux, mais des personnes publiques rassemblées dans un journal. On peut sans la moindre contradiction avoir été accablé par la tragédie humaine et n’avoir pas varié quant à l’avis que ce journal nous inspirait – pour ma part il était un objet de violent désaccord politique. Si, comme il était assez logique de l’entendre, « Je suis Charlie » était une injonction à s’assimiler au journal Charlie, cette injonction-là m’était impossible. Je ne suis pas Charlie, et je ne pouvais pas l’être, à aucun moment.

Je le pouvais d’autant moins que cette formule a aussi fonctionné comme une sommation. Et nous avons en quelques heures basculé dans un régime de commandement inséparablement émotionnel et politique. Dès ses premiers moments, la diffusion comme traînée de poudre du « Je suis Charlie » a fait irrésistiblement penser au « Nous sommes tous américains » du journal Le Monde du 12 septembre 2001. Il n’a pas fallu une demi-journée pour que cette réminiscence se confirme, et c’est Libération qui s’est chargé de faire passer le mot d’ordre à la première personne du pluriel : « Nous sommes tous Charlie » — bienvenue dans le monde de l’unanimité décrétée, et malheur aux réfractaires. Et puis surtout célébrons la liberté de penser sous l’écrasement de tout dissensus, en mélangeant subrepticement l’émotion de la tragédie et l’adhésion politique implicite à une ligne éditoriale. Ceci d’ailleurs au point de faire à la presse anglo-saxonne le procès de se montrer hypocrite et insuffisamment solidaire (obéissante) quand elle refuse de republier les caricatures. Il fallait donc traverser au moins une mer pour avoir quelque chance de retrouver des têtes froides, et entendre cet argument normalement élémentaire que défendre la liberté d’expression n’implique pas d’endosser les expressions de ceux dont on défend la liberté.

Mais cette unanimité sous injonction était surtout bien faite pour que s’y engouffrent toutes sortes de récupérateurs. Les médias d’abord, dont on pouvait être sûr que, dans un réflexe opportuniste somme toute très semblable à celui des pouvoirs politiques dont ils partagent le discrédit, ils ne manqueraient pas pareille occasion de s’envelopper dans la « liberté de la presse », cet asile de leur turpitude. A l’image par exemple de Libération, qui organise avec une publicité aussi ostentatoire que possible l’hébergement de Charlie Hebdo. Libération, ce rafiot, vendu à tous les pouvoirs temporels, auto-institué dernière demeure de la liberté d’expression ! — peut-être en tous les sens du terme d’ailleurs. Et combien de la même farine derrière Libé pour faire de la surenchère dans le Charlisme ?

« Si cet homme qui, dit-on, riait de tout revenait en ce siècle, il mourrait de rire assurément », écrit Spinoza dans une de ses lettres. Et c’est vrai qu’il y a de quoi rire longtemps à voir ainsi les organes de la soumission à l’ordre social entonner avec autant de sincérité l’air de l’anticonformisme et de la subversion radicale. Rire longtemps... enfin pas trop quand même, car il faudra bien songer un jour à sortir de cette imposture.

Ce sera sans l’aide du pouvoir politique, qui n’a jamais intérêt au dessillement, et à qui l’union nationale a toujours été la plus fidèle des ressources. Union nationale, et même internationale en l’occurrence, dont une version carabinée nous aura été administrée. Fallait-il qu’elle soit incoercible la pulsion récupératrice de François Hollande de se faire reluire à la tête de Paris « capitale du monde » pour convier, de proche en proche, jusqu’à Orban, Porochenko, et puis Netanyahu, Lieberman, etc. de hautes figures morales, connues pour se partager entre défenseurs de la liberté de la presse et amis du dialogue interconfessionnel [1].

Par bonheur, il s’est déjà trouvé suffisamment de voix pour s’inquiéter des usages, ou plutôt des mésusages, que ce pouvoir ne manquera pas de faire d’une mobilisation de masse qu’il s’empressera de considérer comme un mandat.

Espérons qu’il s’en trouvera également pour recommander à quelques éditorialistes un court séjour en cellule de dégrisement, et pour leur apporter le café salé. Dans la concurrence pour être à la hauteur de l’Histoire, et même – pente aussi fatale que grotesque de l’information en continu – pour être les premiers à « annoncer » l’Histoire, il était logique que tous criassent à l’Histoire et à l’Historique à propos de la manifestation d’hier. S’il est permis d’en rire, on dira que, historique, elle l’a sans doute été sous quelque rapport, au moins pour être la première du genre où le comptage de la police avait une chance d’être supérieur à celui des organisateurs. On ne sache pas cependant qu’il soit resté grand-chose des manifestations monstres de Carpentras et du 1er mai 2002, effusions collectives qui avaient déjà hystérisé le commentariat, mais dont on doit bien reconnaître que la productivité politique aura été rigoureusement nulle.

On aimerait beaucoup qu’il en aille autrement cette fois-ci, mais on ne peut pas s’empêcher de poser en toute généralité la question de savoir s’il n’y a pas un effet de substitution entre le degré de l’unanimité et sa teneur politique possible. Par construction, arasant toute la conflictualité qui est la matière même de la politique, la masse unie est tendanciellement a-politique. Ou alors, c’est que c’est la Révolution – mais il n’est pas certain que nous soyons dans ce cas de figure…

Il y aurait enfin matière à questionner la réalité de l’« union nationale » qu’on célèbre en tous sens. Tout porte à croire que le cortège parisien, si immense qu’il ait été, s’est montré d’une remarquable homogénéité sociologique : blanc, urbain, éduqué. C’est que le nombre brut n’est pas en soi un indicateur de représentativité : il suffit que soit exceptionnellement élevé le taux de mobilisation d’un certain sous-ensemble de la population pour produire un résultat pareil.

Alors « union nationale » ? « Peuple en marche » ? « France debout » ? Il s’agirait peut-être d’y regarder à deux fois, et notamment pour savoir si cette manière de clamer la résolution du problème par la levée en masse n’est pas une manière spécialement insidieuse de reconduire le problème, ou d’en faire la dénégation. A l’image des dominants, toujours portés à prendre leur particularité pour de l’universel, et à croire que leur être au monde social épuise tout ce qu’il y a à dire sur le monde social, il se pourrait que les cortèges d’hier aient surtout vu la bourgeoisie éduquée contempler ses propres puissances et s’abandonner au ravissement d’elle-même. Il n’est pas certain cependant que ceci fasse un « pays », ou même un « peuple », comme nous pourrions avoir bientôt l’occasion de nous en ressouvenir.

Il y a une façon aveuglée de s’extasier de l’histoire imaginaire qui est le plus sûr moyen de laisser échapper l’histoire réelle — celle qui s’accomplit hors de toute fantasmagorie, et le plus souvent dans notre dos. Or, l’histoire réelle qui s’annonce a vraiment une sale gueule. Si nous voulons avoir quelque chance de nous la réapproprier, passé le temps du deuil, il faudra songer à sortir de l’hébétude et à refaire de la politique. Mais pour de bon.

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