Mercredi 19 novembre 2008
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L’Utrillo de Saint Leu
C’était drôle ma rencontre avec Daniel Grardel. Un soit, au « Couleur Café », l’un de mes bars préférés dans la nuit profonde de Saint-leu, Christophe,le patron me
tend une petite enveloppe.
Tiens, c’est pour toi, dit-il. C’est de la part du peintre qui expose ici.
J’ouvre l’enveloppe. Lis. « Fréquentant les mêmes lieux, ayant, me semble-t-il, des goûts communs, je serais flatté de vous rencontrer. A l’avance merci . »
Amusant comme invitation. Tellement plus élégant qu’une lettre postée, qu’un coup de fil ou qu’un mail. Je mate du côté des murs moi qui, à l ‘époque, contemplais plus souvent la mousse de ma
bière. Pas mal, pas mal du tout. Au moins, on y comprend quelque chose ; on y voit quelque chose plutôt. Et il y a de la couleur, des ambiances, des mecs, des filles souvent à l’intérieur des
bistrots. C’est rock ; il y a un ton. Ca me plaît bien.
Je téléphone à l’oiseau. On parle ; on finit par se croiser sur un trottoir, devant « Le Courrier », sous un soleil de mai. Il m’envoie un dossier de presse, et, surtout, des reproductions de ses
tableaux.
Ca confirme les murs du « Couleur » (les cafés ne mentent jamais) : c’est bien Grardel. Un peu l’Utrillo de Saint-Leu. Car ce sont souvent les troquets et les restaurants du coin qu’il peint : «
Le Squale » (ah ! « Le Squale », avec sa terrasse intérieure, véritable vivier d’étudiantes et de lolitas), « Le Living », « Le Nelson », « Aux As du Don » (où j’allais boire des coupes de
champagne, le samedi midi en compagnie de ma Léo adorée). Et, of course, « Le Couleur Café », où un soir, un peu plus déchenillé qu’à l’habitude, j’avais fait la connaissance de Cathie, ma petite
lionne (pendant trois mois, je tentai de la dompter ; en vain : elle s’est sauvée en Grèce).
Oui, c’est bien Grardel. Il y a des atmosphères, de la fumée, des couleurs étranges, flashy, beaucoup de verres sur les tables, et des filles belles à croquer, blondes comme Anita Pallenberg,
brunes comme ma Lady B. Des mecs bananés qui se recoiffent dans des glaces au tain blafard et qui ressemblent à Dick Rivers.
Sur un tableau, j’ai cru reconnaître Cathie quand elle avait encore ses dreads. Mais non, car la scène se déroule dans un estaminet belge. Ce n’est pas elle ; quel dommage !
J’aime les couleurs chaudes de Grardel. Elles chantent comme Tom Waits, comme Gary Brooker et Kevin Ayers. Elles tintinnabulent dans ma mémoire comme des canettes vides qui s’entrechoquent, la
nuit, dans les eaux brunes de la Somme, devant le Quai Bélu. Des canettes vides, des bouteilles à la mer, qu’on lance, le soir, quand on est triste, empêtré dans le blues, et qu’on pense à la
Grèce, au Vimeu profond, à Cathie, à Léo. Et qu’on a le cœur gros.
Philippe Lacoche (Septembre 2005)