Et si le Front de gauche adoptait une stratégie gagnante ?

Publié le par Patrick Kaczmarek

04 septembre 2015 | Par Philippe Marlière - Mediapart.fr

Après les revers électoraux, les querelles d’égos de candidats dans la course à l’échalote de 2017 ou encore une opposition de choc au Parti socialiste aussi populaire que… le PS lui-même, pourquoi le Front de gauche n’adopterait-il pas une stratégie gagnante ? Pour cela, il peut compter sur le discrédit et le rejet croissant de la social-démocratie. Cette social-démocratie, incarnée en France par François Hollande ou Manuel Valls, n’est en réalité ni sociale, ni démocratique. Le gouvernement socialiste ne mène pas une politique sociale-démocrate, mais il est néolibéral sur le plan économique, et conservateur-autoritaire sur les questions sociales et culturelles (mis à part le Mariage pour tous). En mettant en œuvre des politiques austéritaires, le PS a déserté son flanc gauche et désespéré un électorat qui, lorsqu’il vote en faveur des socialistes, entend exprimer un vote de gauche.

Ce ne sont pas les ralliements au compte-gouttes d’élus ou de militants socialistes qui feront pencher la balance en faveur du Front de gauche. Les rappels à l’ordre idéologiques ou les moqueries répétées à l’encontre des chefs sociaux-démocrates finissent par lasser le public qui se méfie des politiciens professionnels, fussent-ils de la gauche radicale. La gauche de transformation sociale doit donc imaginer une stratégie qui permette de rassembler et de fidéliser un bloc majoritaire de la population. Elle ne peut réussir ce pari que si elle se donne pour objectif de prendre la place de la social-démocratie frelatée qui se distingue de moins en moins de la droite.

Comment y parvenir sans renier ses valeurs et son programme ? C’est envisageable si le Front de gauche (dans sa conception citoyenne/partisane élargie) parvient à occuper une position centrale dans le champ de la gauche. La centralité n’est ici nullement synonyme de centrisme ou de modération politique. La gauche radicale doit chercher à se substituer à la social-démocratie comme principal mouvement de gauche. En Europe, trois forces politiques ont récemment poursuivi avec succès une telle stratégie.

Entre 2009 et janvier 2015, le total des voix de Syriza est passé de 4,6% à 36,3%. Cet essor exceptionnel s’explique, non à partir de considérations idéologiques ou personnelles, mais de propositions politiques concrètes. Alexis Tsipras a pris un engagement de rupture radicale, jugé réaliste et nécessaire y compris par les électeurs grecs modérés : dénonciation du memorandum et renégociation de la dette. On peut évidemment observer qu’une fois au pouvoir, Syriza a totalement échoué à remplir cet engagement. La marche vers le pouvoir, radicalement réformiste, a cependant été couronnée de succès.

En Espagne, Podemos, dans un registre différent, est également parvenu à réunir un électorat interclassiste et intergénérationnel, autour de propositions simples et concrètes pour mettre fin à l’austérité et à la corruption. C’est sur cette base, et non sur celle d’un discours marxiste et anticapitaliste, que Pablo Iglesias s’est imposé comme le leader d’un large front anti-austéritaire.

En Grande-Bretagne, Jeremy Corbyn est contre toute attente en passe d’être élu à la tête du Parti travailliste. Corbyn est un pur produit de la social-démocratie britannique, mais ses idées et son parcours de militant le placeraient dans l’aile gauche du Front de gauche. C’est encore à partir de propositions anti-austéritaires et de défense des services publics menacés qu’il a convaincu les militants travaillistes.

Ces trois exemples montrent qu’il n’est pas nécessaire de “cliver” par principe, d’insulter ses adversaires ou de recycler le dernier concept politique à la mode pour être entendu. Tsipras, Iglesias et Corbyn, dans des styles et selon des modalités différents, parlent une langue compréhensible de tous. Davantage, ils s’expriment avec bonhomie et sans agressivité, condition sine qua non pour être écouté des électeurs.

En occupant la centralité de l’espace de gauche désertée par la social-démocratie, la gauche radicale se donnerait les moyens de promouvoir des réformes radicales qui répondent aux attentes du public. Cette stratégie constitue le modus operandi qui permettrait au Front de gauche de prendre le pouvoir ou de s’en approcher. Cette méthode a fonctionné dans plusieurs pays européens, pourquoi ne fonctionnerait-elle pas en France ? C’est en menant des réformes sociales pour le peuple que le Front de gauche restera fidèle à ses objectifs révolutionnaires, non dans une posture qui combine surenchère verbale contre le gouvernement socialiste et impuissance politique, comme c’est le cas depuis  2012.

Article remanié et publié dans L'Humanité le 2 septembre 2015.

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