L'ONU fait peser une chape de plomb sur les viols en Centrafrique"

Publié le par Patrick Kaczmarek

Au sein d'une organisation qui prône la tolérance zéro en matière d'abus sexuels, les plus hautes huiles des Nations unies ont tout fait pour décourager les enquêtes sur les auteurs de viols, alors même que l'alerte avait été donnée par ses fonctionnaires.

ue ce soit à Bangui, sur le terrain des opérations de la Mission des Nations unies pour la stabilisation de la Centrafrique (MINUSCA), à l’ONU au sein du département des opérations de maintien de la paix (DPKO), ou parmi les diplomates de la Mission française, on ne parle pas de l’affaire des militaires français accusés de viols en République centrafricaine. C’est devenu tabou. Sauf s’il s’agit de s’enquérir du nombre de Casques bleus déployés sur le terrain ou de leur mandat. Le silence qui entoure ce scandale pèse pourtant de plus en plus lourd et force les interrogations. À commencer par celle-ci : l’ONU aurait-elle quelque chose à cacher ? « C’est curieux ces consignes de silence, explique un membre de l’ONU, qui ne veut pas que son nom soit cité. Elles contreviennent au statut et règlement du personnel des Nations unies qui dit que les membres du personnel ont le devoir de coopérer et de dénoncer ce genre d’agissements lorsqu’ils en sont informés. » L’Écossais Peter Gallo fait partie de ceux qui ont décidé de ne pas se taire. Inspecteur aguerri, il a intégré le Bureau des services de contrôle interne des Nations unies (OIOS) en mars 2011. Il vient de démissionner. S’il avoue ne pas avoir travaillé sur l’affaire des militaires français, il en connaît cependant les détails et ne se prive pas d’en souligner les irrégularités : « Depuis les révélations du scandale par le Guardian, l’ONU s’est appliquée à démontrer qu’elle n’avait rien à voir dans cette affaire au motif que les militaires sont français sous commandement français. Si tel est le cas, pourquoi avoir gardé le rapport documentant les viols sous le coude pendant huit ou neuf mois sans réagir et sans diligenter une enquête ? Et pourquoi s’acharner sur Anders Kompass au point de lui demander de démissionner ? » Une relève entre forces françaises de Sangaris et Casques bleus de la MINUSCA en Centrafrique.Une relève entre forces françaises de Sangaris et Casques bleus de la MINUSCA en Centrafrique. © EMA Le Suédois Anders Kompass est l’homme par qui le scandale a éclaté. Ce directeur des opérations au Haut Commissariat des droits de l’homme de l’ONU (OHCHR), à la réputation intègre, est la personne qui, fin juillet 2014, a transmis le rapport contenant les entretiens des enfants victimes d’abus sexuels aux autorités françaises. Mais il l’a fait sans enlever les noms des enfants, ni ceux des enquêteurs des Nations unies, comme cela se fait habituellement. Cette négligence a irrité beaucoup de monde au sein de l’ONU et elle a pris une importance démesurée au regard des enjeux initiaux – les abus sexuels commis contre des enfants de 9 à 13 ans par des soldats en mission sous le drapeau tricolore. La clique onusienne s’est donc mobilisée comme rarement sur ce dossier, notamment Hervé Ladsous, le patron français des opérations de maintien de la paix (DPKO), ancien ambassadeur et porte-parole du Quai d’Orsay. Selon une source qui requiert l’anonymat, « dès qu’il a appris que Kompass avait envoyé un rapport aux autorités françaises, il a demandé sa tête à Susana Malcorra, la chef de cabinet de Ban Ki-moon ». Or Anders Kompass dépend du Haut Commissariat aux droits de l’homme, pas du DPKO, ni du bureau des investigations internes, ce dernier étant supposé indépendant. Pour Peter Gallo : « Il y a eu interférence entre Malcorra et Carman Lapointe, la boss d’OIOS. Une liaison dangereuse qui aurait poussé Michael Stefanovic, le directeur d’OIOS, le service d’enquête interne de l’ONU, à demander à être dessaisi du dossier. Ce dernier s’est depuis réfugié dans le silence. » « Il est évident que sans les révélations du Guardian, sous-entendu sans Kompass, les abus sexuels commis par des militaires français et d’autres, seraient restés lettre morte. Comme d’habitude. Maintenant, il sert de bouc émissaire… », s’insurge Peter Gallo. Lorsqu’on remonte les fils de cette histoire, on émerge au cœur d’une nébuleuse où navigue le gratin onusien : Susana Malcorra, le haut-commissaire aux droits de l’homme Zeid Ra’ad Al-Hussein, Carman Lapointe, Hervé Ladsous et probablement le secrétaire général Ban Ki-moon. Selon plusieurs sources, beaucoup de ces gens ont eu le rapport de Kompass entre les mains et ont choisi de ne pas en faire état. D’autres, plus bas dans la hiérarchie, ont également regardé ailleurs. La numéro deux des droits de l’homme, Flavia Pansieri, l’a gardé sur son bureau pendant huit mois sans le lire. Elle avait trop de travail, dit-elle. Le général Babacar Gaye, patron de la MINUSCA, l’a également eu entre les mains. Pourquoi ne se sont-ils pas focalisés sur les abus sexuels commis sur des enfants et ont-ils choisi de se concentrer sur les procédures internes ? « C’est ultraverrouillé à Bangui. Personne ne parle de ces événements. » Au sein de la maison de verre, la colère gronde : de plus en plus de membres du personnel sont en désaccord avec la gestion de l’affaire, et pensent que Kompass a fait moralement et légalement ce qu’il devait faire. Pour une partie de ces personnels, qui se sont confiés à Mediapart, il est un héros. L’accuser d’avoir mis les enfants en danger en publiant leurs noms leur paraît stupide et ridicule. « Il y a une grande différence entre publier les noms des victimes de violences sexuelles dans un journal et les donner aux enquêteurs, affirme Peter Gallo. Dans quel but l’ONU voulait-elle que les noms soient effacés si ce n’est pour entraver voire empêcher le travail des enquêteurs ? Je vous rappelle que lorsque les enquêteurs français sont arrivés à Bangui, ils ont eu interdiction de parler avec le personnel de l’UNICEF qui avait interrogé les enfants. L’ONU avait-elle intérêt à ce que les enquêteurs ne fassent pas leur travail, ce qui expliquerait son attitude? Si tel est le cas, quelles en sont les raisons ? » En coulisse, beaucoup s’interrogent sur les mobiles poussant certains responsables de l’ONU à réduire au silence toute personne qui serait en possession d’informations propres à faire progresser l’enquête. Aujourd’hui, le personnel qui intègre les rangs de la MINUSCA est immédiatement mis au parfum. « C’est ultraverrouillé à Bangui, confie un membre de la mission. Personne ne parle de ces événements. Le pire, c’est qu’il y a toujours autant d’abus sexuels. La semaine dernière, ils ont été commis par des Bangladeshi, des Pakistanais et des Marocains. Et ce, bien que le patron de la mission ait déclaré pratiquer la politique de tolérance zéro. Vaste fumisterie. L’autre jour, lors du briefing sur la sécurité, on nous a dit : “Les Centrafricaines sont belles. Retenez-vous.” C’est incroyable, non ? » Ban Ki-moon à Bangui en avril 2014. À droite, l'ambassadeur de France Charles Malinas et le général Francisco Soriano.Ban Ki-moon à Bangui en avril 2014. À droite, l'ambassadeur de France Charles Malinas et le général Francisco Soriano. © EMA Devant la levée de boucliers provoquée par la façon dont l’ONU a réagi, Ban Ki-moon a nommé une commission indépendante dont la mission, selon Stéphane Dujarric, son porte-parole, sera de « passer au crible la réponse de l’ONU aux accusations d’exploitations et d’abus sexuels par des forces militaires étrangères non placées sous le commandement de l’ONU, et d’évaluer la validité des procédures en vigueur » pour ce genre d’affaires. Un fonctionnaire international, qui préfère garder l’anonymat, commente cette commission en ces termes : « Si les faits n’étaient pas aussi tragiques et n’impliquaient pas des enfants, ce serait risible. Cette commission est une farce. Par exemple, un des trois membres en est le Gambien Hassan Jallow, procureur du Tribunal international pour le Rwanda. Vous ne pensez tout de même pas que Jallow, rémunéré par l’ONU, va scier la branche sur laquelle il est assis ? Ce serait l’arroseur arrosé ! Pourquoi ne pas avoir choisi quelqu’un d’étranger à l’Organisation ? Au moins, il n’y aurait pas de conflit d’intérêts. Saviez-vous que le Bureau des investigations internes exerce un contrôle sur les tribunaux nommés par l’ONU et par conséquent sur ses membres ? Il paraît difficile pour Jallow, dans ces conditions, d’émettre des critiques sur Lapointe qui est impliquée dans cette affaire et qui n’a pas intérêt à coopérer avec la commission. Et je ne parlerai pas de Malcorra, qui est intouchable. Ce sera un rapport de plus qui ira finir dans la corbeille d’un fonctionnaire à la solde du secrétaire général… » Les questions qui se posent quant à l’indépendance et l’impartialité de la commission sont nombreuses. Notamment pour ce qui concerne Jallow, à propos duquel le porte-parole de Ban Ki-moon a cru bon de préciser qu’il ne serait pas payé pendant la durée de son travail au sein du panel. Il demeure malgré tout un membre du personnel de l’ONU, qui risque bientôt de se retrouver sans travail. « Le tribunal pour le Rwanda est en train de diminuer ses effectifs, précise une source. La plupart de ses membres vont être congédiés et Jallow va devoir se trouver un autre job. Il pourrait avoir intérêt à ne pas remettre en cause les manquements de Lapointe et de Malcorra dans ce dossier et ne pas formuler de critiques trop virulentes. » Dernier point et non des moindres : la commission peut recruter des consultants. Pourront-ils préserver la confidentialité des témoins et de l’information qui leur sera fournie ? Il semblerait qu’une personne ait déjà été recrutée. Elle travaillait au tribunal, avec Jallow, donc pour l’ONU. S’il s’agissait d’éteindre l’incendie par tous les moyens, l’ONU a encore une fois choisi la méthode de la poudre aux yeux. Au détriment des enfants. Les grands perdants.

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